J'ai le plaisir de vous annoncer une nouvelle chronique sur Poste de veille : la chronique de Rosa.
Rosa Adlis est née et vit en Kabylie (Algérie). Aujourd'hui, elle se présente. Au fil des chroniques à venir, elle nous livrera peu à peu d'autres facettes de son histoire pour nous faire entrevoir un monde où la vie est souvent un acte de résistance. Rosa, c'est aussi une très belle histoire d'amour avec une région, la Kabylie. Elle nous la fera découvrir, et à travers elle, le combat des Berbères pour la sauvegarde de leur identité mais aussi celui des femmes algériennes qui, comme elle, doivent faire face chaque jour à une société misogyne et impitoyable.
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Témoignage d’une femme kabyle (enfin) libérée, par Rosa
Je suis ce qu’il est convenu d’appeler une femme qui vit avec son temps. Je sais bien qu’à première vue, cela semble anodin. Quoi de plus normal que de vivre avec son époque ? Mais pour moi, c’est une chance extraordinaire. Je dirais presque un miracle. Car c’est loin d’être le cas pour toutes les femmes qui, comme moi, vivent dans un pays musulman. En l’occurrence l’Algérie. Non, il n’est pas évident, dans mon pays, d’être une femme épanouie et libre. Et pourtant, je peux dire que je le suis. Mais cela n’a pas toujours été le cas.
Aussi loin que se portent mes souvenirs, je ne vois que frustrations. Beaucoup d’interdits. Enfant déjà, je souffrais d’une discrimination qui était la règle dans ma famille : mes parents et mes frères commandaient tandis que mes sœurs et moi obéissions. Et en tant que fille aînée, je dois dire que j’ai souffert bien plus que mes sœurs de cet état de fait. Parce que je leur ai frayé le chemin et que j’ai payé au centuple chacun des empans de liberté que j’ai pu débroussailler dans la jungle d’interdits qui constituaient notre horizon.
Le poids des traditions que mes parents nous imposaient étaient en totale contradiction avec mes aspirations de liberté. Je ne sais pas pourquoi, depuis que je suis toute petite, j’ai toujours placé au-dessus de tout la notion de liberté. Sans doute parce que j’en ai constamment été privée.
Petite fille déjà, je me souviens que je n’avais pas le droit de sortir de la maison pour aller jouer dans la cour. Mais mes frères, quant à eux, sortaient à leur guise. Quand mes parents partaient en visite familiale, c’étaient toujours les garçons qui partaient avec eux. Les filles restaient à la maison.
Quand j’eus l’âge d’aller à l’école, le seul trajet qu’on me permettait de parcourir à l’extérieur était celui qui menait de la maison à la classe, puis de la classe à la maison, sans aucun détour ni aucune escale. Et puis un jour, j’eus l’âge d’aller au collège. Et mes frères, ou mon père, prirent l’habitude de me suivre à tour de rôle, discrètement, comme en filature, pour s’assurer que je marchais droit.
Ceux contre qui ma colère se porte, ce sont les hommes qui dirigent mon pays. Ce sont eux qui en ont fait un enfer en sacrifiant cette terre meurtrie à une idéologie liberticide et mortifère. Ils ont laissé l’islamisme s’y installer, et pire encore, s’incruster peu à peu dans notre vie quotidienne au point qu’aujourd’hui, elle la gouverne totalement.
A l’école, dès leur première année d’études, les enfants se voient enseigner le Coran. Les bambins en apprennent par cœur des chapitres entiers. C’est une matière scolaire qui les suit jusqu’au baccalauréat : en tout, ils subissent cet enseignement religieux sans répit durant dix longues années. Je dis qu’ils le subissent parce qu’aucune place n’est laissée à la réflexion. Au contraire, les cours de ‘‘sciences islamiques’’ (on les appelle pompeusement ainsi) sont basés sur la stricte mémorisation. Le résultat en est une jeunesse acquise à la propagande islamiste. L’école algérienne a d’ailleurs formé pendant la décennie 90 des terroristes à foison pour le sinistre GIA qui a causé la mort, dans des conditions horribles, de 200 000 personnes. C’est une école qui formate les cerveaux malléables des enfants pour en faire des citoyens incapables de raisonner par eux-mêmes : ils appliquent à la lettre les préceptes pourtant obsolètes d’une religion qui ne laisse aucune part au libre-arbitre. L’Islam (dont le sens, au propre, est la ‘‘soumission’’) leur dicte des lois infâmes dont ils s’accommodent sans songer qu’elles puissent, un instant, être remises en question. D’ailleurs, il est interdit de se poser des questions sur l’Islam. Je veux dire des questions pertinentes dont les réponses pourraient ébranler une foi chancelante. Ceux qui réfléchissent sont vite rabroués sous couvert de sacrilège.
Cette région, la mienne, est la seule sur laquelle le greffon islamique peine à prendre. Nos femmes s’y voilent aussi, évidemment, mais dans une moindre proportion. Je pense pouvoir affirmer sans trop me tromper, d’après mes observations, que moins de 50% des femmes et des jeunes filles y portent aujourd’hui le voile. Je fais d’ailleurs partie de celles qui ne le portent pas. Et je serai du nombre des irréductibles qui ne le porteront jamais.
Je n’arrive pas à comprendre comment autant de femmes ont pu se laisser convaincre que leur féminité était honteuse et qu’il fallait la dissimuler. Ces femmes ont si vite abdiqué. Elles ont admis avec une facilité déconcertante que le péché n’est pas dans le regard concupiscent des hommes qui les convoitent mais dans leur impudeur à elles, et pour cette raison, elles ont fini par accepter de vivre couvertes en permanence.
Vous l’avez compris : je ne suis pas une femme acquise aux thèses religieuses selon lesquelles je devrais me conformer à des mœurs vestimentaires aliénantes. Je suis une personne instruite et active. J’exerce avec passion mon métier d’enseignante et je gagne dignement ma vie. Je sors à ma guise, fréquente des amis que j’ai choisis, aussi bien des hommes que des femmes. Je prends mes décisions moi-même, je dispose comme il me plaît de mon temps. Je vis. Ou plutôt, je vis enfin. Car tout cela est relativement nouveau pour moi.
Pendant les vingt premières années de ma vie, ce sont mes parents et mes frères qui tiraient les ficelles de mon destin. Puis ce fut un premier mari, très brutal, qui m’a fait vivre cloîtrée pendant neuf longues années. Les violences domestiques, les coups, les humiliations, tout cela a constitué mon lot quotidien des années durant. Et puis un jour, j’ai décidé que c’en était trop. Mais j’ai dû lutter pendant trois autres années pour obtenir un divorce que je demandais unilatéralement. Le code de la famille n’est pas tendre avec les femmes en Algérie. Un juge a le droit de vous forcer à retourner chez votre tortionnaire : à partir du moment où ce dernier est votre époux, il a tous les droits sur vous. Et s’il ne veut pas divorcer, vous êtes contrainte de continuer à partager sa vie. Mais je me suis battue. Et un beau jour, j’ai obtenu mon divorce.
Et là, dans la maison familiale, le pire m’attendait. Si j’avais su à l’avance ce que je vivrais parmi les miens, je me serais assurément suicidée avec mes deux filles. Les pauvres petites ont été maltraitées par mes frères et mes sœurs. Elles ont été le souffre-douleur de la famille et ont enduré des choses horribles. Mais je ne m’en suis pas rendue compte à temps. J’étais trop occupée par mes propres souffrances. Constamment surveillée, traitée comme une domestique, victime d’abus sexuels au sein de ma propre famille, je n’ai pas tardé à sombrer dans une profonde dépression. Mon état s’est tellement dégradé qu’il a été question de m’interner en milieu psychiatrique. A la maison, on ne m’appelait pas par mon prénom. On m’appelait ‘‘l’autre’’.
Et pendant que je luttais désespérément contre la folie, mes filles subissaient à leur tour des abus sexuels de la part d’un oncle lubrique qui les terrorisait. La grande avait sept ans. La petite quatre ans et demi. Mais tout cela, je ne l’ai su que plus tard. Le mal était fait. Il m’a fallu suivre deux psychothérapies pour surmonter mon désespoir. Ma fille cadette, aujourd’hui âgée de vingt ans, voit un psychiatre chaque lundi. Elle souffre de gros troubles du caractère et du comportement. Elle et sa sœur ont connu l’enfer. Comme moi, elles ont trouvé refuge dans le déni. Nous essayons de faire comme si tout cela n’était jamais arrivé. Comme si ça n’avait été qu’un mauvais rêve. Mais ce cauchemar vient encore hanter nos nuits. C’est une douleur indélébile.
Et puis un jour, un homme a croisé mon chemin. Un homme bon. Un homme envoyé par la providence pour me sauver et me sortir de cet enfer. Il m’a épousée sans chercher à me séparer de mes filles. Il les a acceptées sans me poser la moindre condition à leur sujet. Hélas, en apprenant que je refaisais ma vie, mon ex-mari a intenté une action en justice contre moi pour demander qu’on me retire la garde de mes enfants. Et j’ai dû de nouveau me battre contre nos lois misogynes pour empêcher que deux innocentes créatures soient obligées d’aller vivre avec leur tortionnaire de père ou leur grand-mère indigne. Car le code de la famille algérien, directement inspiré de la charia, stipule qu’en cas de remariage de la mère, la garde des enfants doit échoir en premier lieu à la grand-mère ou aux tantes maternelles, et à défaut, au père.
Mais j’ai tenu bon, et j’ai gagné à l’usure. Certes, je n’ai pas pu empêcher qu’on me retire la garde de mes enfants, qui ont été officiellement confiées à ma mère. D’ailleurs, jusqu’à présent, le jugement du tribunal atteste que mes filles vivent chez leur grand-mère maternelle. Mais j’ai bravé l’autorité de ce document et elles vivent aujourd’hui chez moi, où elles essaient de se reconstruire, comme moi.
Je voudrais le remercier pour tout ce qu’il me donne parce que je sais ce qu’il lui en coûte. Dans notre société, un homme aussi libéral avec sa femme est très mal vu. Il subit des remarques vexantes, des critiques et même, parfois, des insultes et des agressions physiques. Combien de fois s’est-il entendu dire : « Tu n’as pas d’honneur, tu n’es pas un homme !»
Alors quand par miracle, un homme doué de suffisamment de raison pour remettre en question ce dogme misogyne veut bien vous en délivrer, alors seulement, vous devenez, comme moi aujourd’hui, une femme libre parmi les femmes opprimées.

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Dommage que cette femme ne tire pas la conclusion qui s'impose : abjurer l'islam, au moins personnellement pour éviter la décapitation ou la lapidation qui menaceraient si elle abjurait publiquement.
C'est l'islam, et uniquement l'islam, qui est à l'origine de ses malheurs.
Rédigé par : Pakounta | 05/10/2009 à 17:36
Elle a vraisemblablement abjuré l'islam dans son for intérieur et son mode de vie, comme bien des kabyles d'ailleurs. Je pense que cette femme ne se fait pas d'illusions sur la source de ses malheurs.
Rédigé par : Poste de veille | 05/10/2009 à 17:51
Mais Pakounta, pour moi, c'était évident,la conclusion qui s'impose est claire comme de l'eau de roche : tout plutôt que l'islam.
Il y a belle lurette que j'ai mis l'islam de côté, que ce soit dans mon cœur ou dans ma vie privée.
Du jour où j'ai saisi la dimension incroyablement misogyne de cette "religion", je l'ai délaissée, et cela remonte à bien des années.
Et c'est vrai Poste de veille, vous avez vu juste, j'ai abjuré l'islam en mon for intérieur car le faire en public relèverait du suicide. Des gens autour de moi, ont été éliminés pour moins que ça. Si l'on savait que j'ai brûlé un jour mon coran en vouant à jamais Mahomet aux gémonies, il y aurait fort à craindre pour ma vie.
Je n'ai pas laissé entendre que j'étais musulmane. Même si je suis comptabilisée en tant que telle dans les statistiques (par le simple fait d'être née en terre musulmane), je ne le suis plus dans les faits, depuis très longtemps.
Je n'ai pas jugé nécessaire de le dire dans mon témoignage, mais cette idée y est bien, en filigrane. Et pour être implicite, elle n'en était pas moins là!
Rédigé par : Rosa | 05/10/2009 à 22:43
Eh bien c'est parfait comme ça.
J'avais un peu peur que, quelque part, vous considériez n'être victime que des *abus* de l'islam et des islamistes, alors que votre sort est tout simplement la conséquence de l'islam de tous les jours, c'est à dire de la pire barbarie obscurantiste qui sévisse aujourd'hui sur notre terre. On voit hélas souvent des musulmans adopter cette position : l'islam est bon, seuls les excès sont indignes. Alors que tout figure dans le Coran et les hadith.
Bon courage.
Rédigé par : Pakounta | 06/10/2009 à 10:56
Que dire d'une "religion" où les femmes sont considérées comme des esclaves ou êtres inférieurs .
Que dire d'une "religion" qui incite ses membres les plus fanatiques à se faire exploser au milieu d'autres gens jugés infâmes, pour faire le plus de morts possibles ?
Que dire de cette "religion" qui veut assujettir, soumettre, sous peine de mort ?
Communisme et fascisme ont utilisé exactement les mêmes procédés à peine moins barbares.
Rédigé par : Mitsahne | 06/10/2009 à 12:59
Et puis y en a marre on ne fustige que l'Islam. Mais allez un peu voir chez les cathos intégristes ou chez les juifs loubavitchs si les filles sont libres de perdent leur virginité avant le mariage.
Ce n'est pas sur l'Islam qu'il faut taper, c'est sur l'intégrisme religieux quel qu'il soit.
On aurait affaire à un site "le votre" un peu tendance anti-islam je pense et ça ne m'étonnerait pas
Rédigé par : roberto | 06/10/2009 à 17:03
Bravo et merci Rosa pour ce superbe texte. L'esprit de la Kahena vit à travers vous, grâce à vous. Merci encore.
Sil qui le poste également sur extremecentre.
Rédigé par : Sil | 06/10/2009 à 17:10
Roberto,
Au Québec, il n'y a qu'une poignée d'intégristes catholiques ou juifs. Et contrairement aux intégristes musulmans, ils n’ont aucune ambition politique. De plus, les médias ne se gênent pas pour les critiquer, parce qu'ils ne craignent pas les menaces. Je n’ai donc pas besoin de le faire. Alors que pour l’islam, les médias sont généralement trop complaisants.
Une exception : Je vous signale cette citation tirée d’un récent éditorial de La Presse, le plus grand quotidien francophone du Québec, qui répondait à la question de savoir pourquoi il faut s'intéresser davantage au fondamentalisme islamique qu’aux autres :
« … parce que le fondamentalisme islamiste est actuellement dans le monde l’entreprise religieuse la plus prosélyte, la plus violente, la plus déterminée à se gruger une place dans l’arène politique. Aussi simple que ça ».
De plus, avant d'insinuer que mon site serait "tendance anti-islam", prenez donc note que je poste aussi une bonne partie de mes billets sur le site américain Muslims Against Sharia : je fais partie de leur équipe. L'islam n'est pas monolithique. J'ai choisi un camp parmi d'autres.
De toute manière, il n'y a rien de mal à être anti-islam, ou anti-Scientologie, ou anti-toutes-les-religions. Je vis dans un pays libre, et je n'attends pas votre permission pour exercer ma liberté d'expression. Si mon blog vous dérange, vous pouvez toujours exercer votre liberté de ne pas le lire.
Au lieu de perdre votre temps à lire mon blog, vous feriez mieux de diriger votre indignation contre les innombrables musulmans qui propagent la haine contre les infidèles et qui traitent les Rosa de ce monde comme des sous-humains. Allez... au boulot Roberto !
Rédigé par : Poste de veille | 06/10/2009 à 23:57