Un article magistral de Mathieu Bock-Côté sur l'affaire de l'immigrante égyptienne qui a été expulsée d'un cours de francisation après avoir refusé de dévoiler son visage en classe. Mathieu Bock-Côté est un intellectuel qui aime vraiment le Québec.
Pour Mr Bock-Côté, cette affaire risque de faire diversion sur les questions liées à l'intégration en laissant croire que seul le cas du voile intégral est symptomatique d'un échec de l'intégration à la société québécoise.
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Tolérer l'intolérable
« L’affaire du Niqab » confirme un fait bien connu : le militantisme des franges de certaines communautés culturelles ou religieuses qui contraignent la société d’accueil à accommoder les revendications identitaires les plus contradictoires avec son identité. Ils seront nombreux, avec raison, à voir là une autre manifestation du « pluralisme identitaire » qui n’est qu’une autre manière de nommer le multiculturalisme. Il faut pourtant pousser plus loin la réflexion pour comprendre ce dont cette affaire est révélatrice.
La première chose qui étonne est la disposition systématiquement favorable de l’administration du Cégep Saint-Laurent envers les accommodements les plus déraisonnables. On sent bien que l’administration, soit par bon sentiment, soit par crainte de subir un procès en xénophobie, a toléré l’intolérable. L’intériorisation du multiculturalisme par les institutions publiques entraîne l’effondrement de leur système immunitaire sur le plan identitaire. Elle leur fait perdre aussi la notion du simple bon sens. Un tel problème n’aurait jamais dû aboutir au bureau de la ministre, qui doit éviter de verser dans le micromanagement identitaire. Voyons-y le signe de la déresponsabilisation radicale entraînée par la rectitude politique.
On nous annonce que le gouvernement a fait le choix de la fermeté. Mais c’est une fermeté illusoire qui laisse croire que seules des situations aussi radicales que celle révélée par l’affaire du Niqab sont symptomatiques d’une faillite de l’intégration. Même l’intelligentsia pluraliste trouvera ici l’occasion de démontrer qu’elle ne tolère pas tous les accommodements. Dans les faits, l’affaire du Niqab est aussi caricaturale que marginale et sert à masquer la faillite plus profonde de l’intégration nationale, qui n’a pas toujours un caractère aussi dramatique.
Car on ne s’intègre pas à une société en se contentant d’adhérer à ses « valeurs communes », souvent associées aux Chartes des droits, qui fournissent une définition anémiée de l’identité québécoise. Si les nouveaux arrivants adhèrent à la culture des chartes, il est loin d’être certain qu’ils fassent de même avec la culture nationale. Il ne faut aucunement leur reprocher dans la mesure où l’État québécois a renoncé lui-même à en faire la norme et à la transmettre, comme on le voit clairement avec le cours Éthique et culture religieuse. C’est l’État québécois lui-même qui considère que la majorité historique doit désormais s’intégrer dans une nouvelle identité fondéee sur la Charte des droits. C’est l’État québécois qui s’est converti au multiculturalisme.
En fait, l’affaire du Niqab révèle surtout comment la culture des « droits et libertés » s’est retournée contre la société québécoise. Certains communautarismes militants transforment les droits de la personne en instruments neutralisant les processus sociologiques qui devraient mener à l’intégration nationale. On voit là le caractère pervers de la sociologie victimaire, qui fait passer pour discriminatoires toutes les incitations à prendre le pli de la société d’accueil. Si dans une société libérale, les individus sont libres de leur accoutrement, que cela soit au nom de la liberté de religion ou d’autre chose, ils devraient aussi être responsables des conséquences de l’exercice de leur liberté. Sans quoi nous assisterons à une falsification radicale de la liberté libérale, vidée de toute signification.
Toutes les sociétés occidentales subissent actuellement une critique virulente au nom d’une diversité sacralisée. L’erreur serait de faire du refus du voile intégral le test du courage politique dans la lutte contre un multiculturalisme qui s’est placé en contradiction fondamentale avec l’identité nationale et la démocratie libérale. Le Québec n’est pas une page blanche et l’affirmation de sa culture et de ses propres normes identitaires et sociales doit être décriminalisée. On s’est beaucoup moqué de cette formule, apparemment simpliste, mais il vaut la peine de la rappeler : à Rome, fais comme les Romains.
Source : Site de Mathieu Bock-Côté, candidat au doctorat en sociologie à l'UQAM. Article publié dans La Presse, 3 mars 2010, page A21

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