Le reportage « Islam radical : les djihadistes en embuscade » diffusé le 29 octobre 2012 sur Canal + dans “Spécial Investigation” :
Extraits :
Enquête sur les salafistes, les islamistes les plus radicaux. En Libye, ils ont tué l’ambassadeur américain. En Tunisie, ils ont voulu attaquer l’ambassade de France. En Syrie, ils combattent aux côtés des rebelles mais sans jamais apparaître au grand jour.
En Syrie, en Tunisie, en Libye, partout les salafistes gagnent du terrain. Leur objectif : imposer la charia. Ils soutiennent le djihad - la guerre sainte - et certains sont proches d’Al Qaïda. Ils veulent aussi profiter du chaos né des révolutions arabes pour prendre le pouvoir, et même un peu plus : certains imams rêvent de créer un grand califat islamique qui irait du Maroc à l’Arabie saoudite.
En Tunisie, le drapeau noir du djihad (la guerre sainte) flotte sur les remparts de Kairouan. Ces manifestants sont des islamistes radicaux. Leur idole est nul autre que le terroriste le plus célèbre au monde : Oussama Ben Laden. « Écoute-nous Obama, nous sommes tous des Oussama ! ». Ce sont des salafistes. Leur but : créer un état islamique gouverné par la charia. Les salafistes ne veulent pas d’une démocratie à l’occidentale. Pour imposer leurs idées, ils sont prêts à prendre les armes. Ils ambitionnent de faire main basse sur les révolutions arabes.
En Égypte, les salafistes sont bien plus puissants. Comme en Tunisie, les islamistes modérés ont gagné les élections, mais les salafistes ont récolté plus de 24% des voix, ils sont devenus la deuxième force politique du pays.
En Libye, les islamistes radicaux ont participé activement à la chute de Kadhafi. Aujourd’hui, grâce à l’effondrement du pays, ce sont même d’anciens djihadistes qui en profitent pour occuper des postes-clés du nouveau pouvoir.
Nous retrouvons l’un de ces hommes : il s’appelle Abdelhakim Belhadj. Héros de la révolution, aujourd’hui il est candidat aux premières élections libres de son pays. Celui qui est devenu le gouverneur militaire de Tripoli est aussi l’un des plus célèbres djihadistes de son pays. Ex-compagnon de Ben Laden, il est l’un des fondateurs du Groupe islamique combattant libyen. En 2004, ce groupe est associé aux attentats de Madrid revendiqué par Al-Qaïda. [NdPdV : lire ce billet sur les liens qu’entretenait Abdelhakim Belhadj avec l’ambassadeur américain en Libye, Christopher Stevens, assassiné le 11 septembre dernier, relativement au transfert d’armes lourdes aux rebelles syriens en passant par la Turquie]
Il sait aujourd’hui que son passé de djihadiste est son meilleur atout pour séduire les électeurs libyens : « Ils ont du respect et de l’estime pour nous. On nous soutient car nous avons un projet pour le pays, et nous appartenons à la rue. Nous ne faisons pas partie de ceux qui vivent dans les hautes sphères. Les gens nous connaissent et ils en ont marre de tous les autres qui ne faisaient que les voler, les spolier. Les gens vivaient dans la misère à cause de tous ces hommes politiques corrompus. »
Lors des élections en juillet 2012, les islamistes libyens vont subir un revers. Mais aujourd’hui, qu’ils soient islamistes ou non, tous les élus envisagent que la constitution libyenne se base sur le coran, une perspective qui inquiète les femmes démocrates libyennes.
Gaida El Tawati, 33 ans, est l’une d’entre elles. Célèbre blogueuse, elle a participé activement à la révolution, un combat qui lu a valu la torture et la prison sous Kadhafi. Depuis la révolution, elle sent une nouvelle pression des islamistes sur les femmes. Pour défendre le droit des femmes, cette blogueuse n’hésite pas à planter une tente sur la plus célèbre place de Tripoli, la Place d’Algers. C’est là, avec une amie, qu’elle tente d’animer le débat sur la question de la liberté des femmes : « Nous, les Libyennes, avons des droits. Où est la justice, où est l’égalité, où est la loi ? ». Les hommes qu’elle interpelle paraissent dubitatifs face à ces revendications. La blogueuse craint qu’à l’avenir, une charia sans concession soit mise en place dans le pays.
Direction Darnah, située à l’ouest de Benghazi, une ville dont on nous dit qu’elle est sous le contrôle total d’anciens djihadistes d’Al-Qaïda. Dès l’entrée de la ville, Darnah affiche la couleur : nous retrouvons le fameux drapeau du djihad, la guerre sainte en islam. Toutes les portes de la ville sont tenues par des milices armées. Ils assurent la sécurité mais veillent aussi à ce que les préceptes de l’islam soient respectés. L’alcool et les femmes non voilées sont interdits d’entrée.
La famille d’Ahmed El Assaidi a pris les rennes de la ville pendant la révolution. A l’entendre, les habitants ici sont tous des islamistes modèles : « La ville de Darnah est considérée comme une ville de djihadistes. Sa population est reconnue pour son courage et ses convictions religieuses. »
Enclavée entre la montagne et la mer, Darnah compte 120.000 habitants. Interdiction formelle d’interroger les femmes, celles que nous avons croisées portent toutes le niqab. Ahmed veut à tout prix nous montrer la vaste mosquée qui se construit à Darnah. Mais la plus grande fierté d’Ahmed El Assaidi est ce lieu : il s’agit d’un mausolée. C’est là que sont enterrés les premiers djihadistes de l’histoire. Ils étaient 70 et ils sont morts pendant les croisades il y a près de 1000 ans. La petite ville de Darnah est le berceau du djihadisme. « C’est notre histoire, et c’est le secret du pourquoi nous sommes des djihadistes. Nos ancêtres étaient des djihadistes qui ont conquis toute l’Afrique du nord.»
Le djihadisme est une tradition dans la famille El Assaidi. Le frère d’Ahmed, Abdel Hakim El Assaidi, est l’ex numéro deux d’Al-Qaïda en Libye. Il a combattu en Afghanistan où il a fréquenté Al Zawahiri, le successeur de Ben Laden. Après la chute de Kahdafi, il s’est auto-proclamé chef mililtaire de la ville de Darnah. Ici les islamistes ont perdu les élections mais la famille El Assaidi continue de diriger la ville. Ils ont décrété que Darnah était un émirat islamique.
Dans la famille El Assaidi, la référence politique et religieuse, c’est le fondateur d’Al-Qaïda. C’est ce que va nous expliquer Ashraf, le frère cadet d’Ahmed : «Ben Laden est une personnalité extraordinaire : un vrai djihadiste et un vrai résistant. Ce n’est pas un terroriste du tout, et sans le 11-Septembre, il n’y aurait eu aucune révolution dans le monde arabe. »
Aujourd’hui, les islamistes radicaux ont une nouvelle cible : la Syrie. Depuis plus d’un an, le peuple syrien, armes à la main, se révolte contre le régime. Ces révolutionnaires – des citoyens syriens ou des déserteurs – ont créé une armée. Son nom : l’Armée libre syrienne. Leur but : renverser la dictature de Bashar al-Assad. Une révolution réprimée dans le sang. Le dictateur n’hésite pas à donner ordre à ses troupes de tirer sur la population et de bombarder les villes. Bilan : plus de 20.000 morts. Une répression qui indigne les musulmans du monde entier et qu’exploitent les islamistes radicaux.
Sur Internet, en février 2012, Zawahiri, numéro un d’Al-Qaïda, fait appel aux djihadistes de tous les pays pour aller aider les Syriens à combattre Bashar al-Assad. Cet appel a-t-il été entendu ? Nous décidons de nous rendre en Syrie dans la région d’Idlib où les combats sont quotidiens. Depuis des mois, l’Armée libre syrienne réclame l’aide de l’Occident, en vain. Démunie, elle doit faire face à l’armée suréquipée de Bashar al-Assad. La question des djihadistes internationaux est taboue. Bashar al-Assad justifie ses massacres en affirmant que les révolutionnaires ne sont que des terroristes islamistes.
«Dites-moi mes frères, est-ce qu’il y a parmi vous des membres d’Al-Qaïda ? ». Notre question jette un froid. Et pourtant, l’un des dirigeants du groupe va nous parler d’Al-Qaïda : « Moi je veux passer un message au monde entier, aux Arabes, aux musulmans, aux Américains, aux Européens : si personne n’arrête cette boucherie en Syrie en nous soutenant, chacun d’entre nous, qu’il soit un enfant, une femme ou simplement Syrien libre, devra se sacrifier pour la cause d’Al-Qaïda. On ne veut pas simplement faire allégeance à Al-Qaïda, mais nous serons des combattants d’Al-Qaïda et je ne m’inclinerai que devant dieu ». Impossible de savoir s’il y a parmi ces hommes des djihadistes internationaux. Les rebelles ne souhaitent pas que les journalistes parlent de djihadistes internationaux.
Pour en savoir plus sur les djihadistes internationaux, direction l’une de leurs bases arrières, qui se trouve au Liban, dans la ville de Tripoli. Nous allons y rencontrer l’imam salafiste le plus radical de la ville. Il s’appelle Zakaria Elmasry et prône le djihad en Syrie contre Bashar al-Assad. Chaque vendredi, jour de la grande prière, le plus célèbre des imams salafistes de la ville appelle ouvertement au djihad en Syrie. Dans son discours, l’imam salafiste prône l’action violente : « Il faut les égorger ». Les appels au djihad des islamistes radicaux trouvent un écho au Liban, mais aussi en Libye, en Jordanie et en Tunisie.
Dans le sud du pays [Tunisie], à Ben Gardene, cinq jeunes Tunisiens originaires de la ville sont morts en avril dernier en Syrie. Parmi eux, Mokhtar Mars, 36 ans. Nous partons sur ses traces à Ben Gardene. En février 2012, Mokhtar quitte la Tunisie pour faire le djihad en Syrie. Sa famille va rester sans nouvelles de lui jusqu’à un ultime appel.
Ici les familles comme les habitants de Ben Gardene ont le même point de vue sur ces djihadistes morts en Syrie. « Je vous jure, s’ils étaient partis ailleurs pour faire le djihad, on se serait foutus de leurs gueules. Mais ils sont partis en Syrie et ils sont morts en Syrie. On est fiers d’eux. Quel honneur pour les Tunisiens !».
Pour les djihadistes, les révolutions arabes sont une occasion inespérée de balayer les pouvoirs en place et d’établir un empire islamique. Un homme en a fait son cheval de bataille. Il s’appelle Omar Bakri. Ce Libanais est une star dans le milieu du djihadisme international. Depuis les attentats du 11-Septembre, c’est l’un des rares qui ose soutenir publiquement tous les actes terroristes d’Al-Qaïda. Il est interdit de séjour sur le sol britannique. Accusé d’incitation au meurtre, vol et possession d’explosifs au Liban.
C’est à Tripoli au Liban qu’Omar Bakri a accepté de nous rencontrer. Pour répandre la bonne parole chaque jour, le prédicateur va tout simplement sur Internet. « Il y a de nombreux sites islamiques. Sur chaque site, tu peux trouver jusqu’à 2000 ou 3000 personnes connectées. Tu peux communiquer d’un pays à un autre en restant chez toi. Les djihadistes ont eux aussi leurs propres sites sous des noms bidon pour ne pas attirer l’attention et ils communiquent entre eux. Aucune dictature ne peut nous arrêter. »
Omar Bakri ne cache pas son but : « Mon travail consiste à encourager tous les musulmans à partir au djihad pour se battre. ». A ses yeux, les révolutions arabes sont une aubaine pour ressusciter la grande nation islamique du 7e siècle qui s’étendrait du Maghreb au Moyen-Orient, du Maroc à l’Arabie saoudite. « Ces révolutions vont continuer jusqu’à ce que le califat s’établisse, que la communauté musulmane s’unisse et que les frontières disparaissent afin que se mette en place à nouveau l’empire islamique, le califat, si dieu le permet ».
Si la chute des dictatures dans le monde arabe a ouvert les portes à la démocratie, ironie de l’histoire, elle a aussi permis aux islamistes radicaux de sortir de l’ombre. Aujourd’hui, incontournables, ils multiplient les coups de force pour tenter de s’imposer.

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