Le Père Henri Boulad a eu l’extrême gentillesse d’accorder une interview exclusive à Poste de veille. Jésuite et théologien, le Père Boulad dirige le Centre culturel jésuite d’Alexandrie en Égypte. Il a été vice-président de Caritas International pour le monde arabe et il est l’auteur de nombreux ouvrages. Voir sa fiche wikipedia pour plus d’informations, ainsi que ses chaînes Youtube et Vimeo
Connaisseur de l'Islam, qu'il côtoie depuis toujours en Égypte, défenseur et militant des droits de l'homme, le Père Boulad est un observateur privilégié du Printemps arabe, et en particulier de la révolution égyptienne. Dans cette interview en profondeur, il nous apporte des clés uniques de compréhension de la situation actuelle, et il s'exprime avec générosité sans contrainte de politiquement correct.
L’interview, menée par Olaf de Paris, est publiée en trois parties : 1. La perspective historique égyptienne, clé de la compréhension de l’évolution de l’islam ; 2. « L’islam peut-il se rénover sans se dénaturer ? » (lire); 3 – Qu’est ce que l’islam (lire)
« Je me sens au cœur du vortex et le combat que nous menons chez nous aura des répercussions sur tout l’ensemble du monde musulman.» - Henri Boulad
1 – La perspective historique égyptienne, clé de la compréhension de l’évolution de l’islam
Olaf : Père, comment jugez-vous le virage fondamentaliste de l’islam et comment le vivez-vous en Egypte ?
Père Boulad : C’est vaste, comme sujet, très vaste …
Le cas de l’Egypte est très significatif, en tant que pays phare, dont l’histoire est intimement liée à celle de l’islam. Le basculement de l’Egypte au 20ème siècle vers l’islamisme illustre les bouleversements que le monde musulman a vécus et les choix radicaux qui se présentent à lui aujourd’hui.
Pour comprendre le phénomène, il faut le situer dans une perspective historique et en référence au problème central de la modernité, qui se pose avec tant d’acuité aujourd’hui.
L’Egypte de mon enfance - celle des années 30 et 40 - avait pleinement assumé cette modernité, inaugurée par l’expédition de Bonaparte et poursuivie avec obstination par Mohammed Ali pendant près d’un demi-siècle. Cet analphabète hors pair a su enfanter au forceps une nation forte, moderne, ouverte, après des siècles de stagnation et d’obscurantisme. Je suis fasciné par cette personnalité complexe et géniale qui a compris que le réveil de l’Egypte et sa place dans le monde dépendaient de son ouverture à la modernité. C’est ce thème que j’ai justement adopté pour un séminaire que j’anime cette année dans notre Centre culturel jésuite d’Alexandrie. Les participants - chrétiens et musulmans – présentent à tour de rôle les étapes successives de cette modernisation de l’Egypte, ainsi que la contre-offensive que représente l’islamisme. Ce basculement vers l’islam radical, à partir du premier quart du 20ème siècle, sera décisif pour les événements que nous vivons aujourd’hui.
Pour revenir à Mohammed Ali, examinons ce règne sous deux de ses aspects :
Le premier relève du militaire et du politique : il s’agissait de faire de l’Egypte une grande nation, en mettant hors-jeu tous ceux qui la menaçaient dans ses ambitions : le Soudan, la Libye, l’Arabie et l’Empire Ottoman. Mohamed Ali décide alors de mener un combat tous azimuts contre ces diverses puissances. C’est son fils Ibrahim Ali, génie militaire exceptionnel, qui, de victoire en victoire, amènera ses troupes jusqu’à Konia, en Turquie, obligeant celle-ci à accorder à l’Egypte son autonomie.
L’Egypte moderne, celle de mon enfance, était un pays plus méditerranéen qu’arabe, largement ouvert à l’Occident. Les pièces de la Comédie Française, par exemple, une fois jouées à Paris, étaient représentées la semaine suivante à Alexandrie, considérée à l’époque comme un deuxième Paris. Il en allait de même, entre autres, pour la Scala de Milan, dont les opéras étaient joués en priorité à Alexandrie, tout juste après l’Italie. Je me souviens encore de telle représentation de Jean Cocteau ou des opéras présentés à l’Alhambra d’Alexandrie, dont La Traviata, Rigoletto, etc. …
Olaf : Tout cela sous la férule des Anglais alors, n’est-ce pas ?
Père Boulad : Oui, la présence anglaise était prépondérante, bien que son protectorat fût déjà aboli. Mais ils jouaient encore un rôle important dans la police et dans un certain nombre de structures politiques et administratives.
Olaf : Comment cette ingérence des occidentaux, cette quasi-colonisation culturelle ont-elles été vécues par les Egyptiens ?
Père Boulad : En fait, le rejet ne s’est produit que lorsque cette modernisation était déjà bien avancée. Celle-ci a connu trois vagues successives :
La première, comme je viens de le dire, eut lieu sous Mohamed Ali, qui envoya de nombreuses missions se former en France. Celle de Rifaa El-Tahtaoui, est emblématique de par l’influence qu’elle a eue par la suite sur l’évolution culturelle de l’Egypte. Parallèlement, Mohamed Ali invitait de nombreux Français et francophones à s’installer en Egypte pour y développer les structures d’un Etat moderne dans les domaines les plus divers : armée, police, administration, enseignement, droit, etc.
La seconde vague fut le fait d’Ismaïl Pacha, cet homme extraordinaire auquel on doit la construction du Caire, d’Alexandrie et des principales villes d’Egypte dans le pur style haussmannien.
La troisième vague est représentée par la Nahda - ou renaissance – grâce à l’immigration massive en Egypte de nombreux Levantins, suite aux persécutions qu’ils subissaient dans leur pays d’origine. C’est ainsi que mon grand-père, Sélim Boulad, quittait Damas en 1860 pour s’installer en Egypte. Cette troisième vague a largement contribué au bouillonnement culturel dont je vous parlais : fondation des grands journaux par des syro-libanais, développement du théâtre, du cinéma et de toute une littérature dans une langue arabe renouvelée. Ce mouvement a suscité une abondante production littéraire proprement égyptienne, dont l’homme-phare demeure le grand écrivain Taha Hussein, qui avait d’ailleurs épousé une française.
Ces trois vagues de modernisation constituaient en même temps un mouvement d’occidentalisation, car c’était l’Occident qui était alors porteur de la modernité. La question s’est alors posée aux Egyptiens de leur identité, de leur « arabité », de leur « égyptianité ». Cela a commencé dès Mohamed Ali, mais l’on retiendra surtout le personnage d’Orabi, dont l’action, vers 1880, a poussé à une révolte ouverte contre les Anglais, qui avaient imposé leur protectorat sur l’Egypte. Arrêté et exilé par l’occupant britannique, Orabi devint l’un des héros de cette reconquête par les Egyptiens de leur identité et de leur indépendance. A partir de cette révolte d’ordre nationaliste, qui n’avait pas encore de contours musulmans bien définis, l’Egypte commencera une série de revendications visant à se situer face à cette occidentalisation généralisée du pays. Pour l’Egyptien moyen, celle-ci représentait une aliénation par rapport à son identité qu’il sentait piétinée, reniée … C’est dans ce contexte que naîtront les mouvements nationalistes du début du 20ème siècle, notamment celui de Moustafa Kamel, et de quelques grands noms, dont certains étaient chrétiens. Ces mouvements culmineront en 1919, avec le grand leader nationaliste Saad Zaghloul qui, bien qu’exilé par les Anglais, obtiendra cinq ans plus tard leur départ officiel de l’Egypte - ce qui ne les empêchera pas de conserver une forte emprise sur le pays.
Olaf : En somme, vous nous parlez d’un pays qui, échappant à l’emprise politique du califat turc, construit sa conscience nationale, mais qu’une modernité à l’occidentale fait entrer dans une forme de schizophrénie identitaire. Tension qui va s’aggraver avec la mainmise politique occidentale sur le pays – canal de Suez, contrôle anglo-français … Et nous n’avons encore à peine parlé d’islam … J’imagine que les déterminants islamiques vont considérablement modifier ce mouvement national.
Père Boulad : Oui, vous avez parfaitement situé la question. Le mouvement nationaliste du début du XX° siècle sera progressivement arnaqué par les islamistes, notamment Hassan el-Banna, qui fondera en 1928 les Frères Musulmans. Bien que précédée par deux ou trois autres mouvements du même type, sa Confrérie demeurera l’emblème de l’islamisation du pays, faisant lentement basculer l’Egypte égyptienne vers l’Egypte musulmane. Jusque là, chrétiens et musulmans vivaient en bonne harmonie, dans un climat d’entente et de cordialité. Le clivage se situait plutôt entre classes sociales : d’un côté le petit peuple ne parlant qu’arabe, de l’autre une minorité riche, cultivée et instruite - les « khawagat » c'est-à-dire « étrangers » - bien que souvent d’origine arabe ou égyptienne. Cette catégorie - féodaux, commerçants, industriels, mais aussi petits artisans arméniens, grecs, italiens, maltais... - était largement marquée par la culture occidentale. Les chrétiens arabes – dont ma famille faisait partie - étaient aussi assimilés à cette classe sociale.
Entre ces deux pôles, celui d’un islamisme radical à la Hassan el-Banna et celui d’une élite occidentalisée, le courant réformiste de Gamal el-Afghani et de ses deux disciples Mohamed Abdou et Rachid Reda, tentait un renouveau de l’islam. Dans une ligne encore plus audacieuse, le grand azhariste, Cheikh Ali Abdel-Razek, dans son fameux livre L’islam et les fondements du pouvoir - Al-islâm wa oussoul al-hokm, 1925 – cherchait à dépouiller le Califat – aboli en 1924 par Kemal Atatürk - de son caractère religieux, pour aider l’islam à s’intégrer à la modernité.
Toutes ces tentatives, tant nationalistes que « réformistes », se heurtèrent à l’intransigeance de Hassan el-Banna, qui opta pour l’islam radical des origines et du courant wahhabite. Je constate que cette ambivalence profonde de l’islam est inscrite dans l’histoire de ma propre famille. En effet, lorsqu’en 1860 près de vingt mille chrétiens étaient égorgés par des musulmans, mon grand-père Sélim échappait à ce massacre grâce à la protection de l’Emir Abdel-Kader ouvrant toutes grandes les portes de son palais de Damas à des milliers de chrétiens. Cette histoire est emblématique de la profonde ambivalence de l’islam, à savoir une religion qui présente à la fois un côté chevaleresque, généreux, sympathique, et un côté haineux, violent, fanatique. Les deux coexistent dans l’islam. Cependant, avec Banna, c’est ce côté fanatique qui l’emportera sur l’autre.
Olaf : Hassan el-Banna s’est-il appuyé sur un sentiment nationaliste égyptien, comme cela se constate ailleurs dans de nombreux mouvements de libération nationale d’inspiration religieuse ?
Père Boulad : Non pas vraiment. Ce que vous dites là est plutôt le fait de Saad Zaghloul, qui a précédé Banna et mené un mouvement de type nationaliste. Banna prône vraiment l’islam en tant qu’identité.
Olaf : Là-dessus je voudrais avoir votre avis : l’islam se définit par rapport aux autres révélations qui le précèdent, comme une identité de réaction. Banna s’est-il servi de cette caractéristique de l’islam pour nourrir un combat contre l’influence occidentale ?
Père Boulad : Oui, mais en même temps, Banna refuse l’Egypte égyptienne : celle de Saad Zaghloul, qui composait avec les coptes, et qui a engendré le parti nationaliste du Wafd, où chrétiens et musulmans luttaient ensemble pour l’indépendance de l’Egypte. Les chrétiens ne pouvaient donc se reconnaître en Banna.
Olaf : En somme, après la voie occidentale, et la voie égyptienne, Banna a proposé à l’Egypte une troisième voie.
Père Boulad : Exactement, la voie islamique, devenue par la suite islamiste, avec ce que ce terme suggère de radical, de violent, de revendicatif. À partir de Hassan el-Banna, c’est ce courant qui aura tendance à s’imposer.
Il faut reconnaître le génie de cet homme, originellement modeste instituteur à Ismaïlia, qui a eu l’idée de concevoir son mouvement, les Frères Musulmans, sous forme de petites cellules de cinq membres chacune, profondément enracinées dans la société et omniprésentes. D’où la difficulté quasi insurmontable à combattre l’islamisme, puisqu’il s’agit d’une nébuleuse sans tête, ou plutôt d’une hydre à cent têtes. Coupez-en une en Egypte, elle renaît au Pakistan. Coupez-en une au Pakistan, elle renaît en Afghanistan. Ces groupuscules, qu’au niveau de l’Eglise on appelle « communautés de base », représentent la force des Frères Musulmans et un des secrets de sa vitalité.
Olaf : Et pourtant, il semble bien que le Caire soit bien la tête pensante de l’islam, par l’influence prépondérante de l’Université d’Al-Azhar. N’était-ce pas déjà le cas lors de la fondation des Frères Musulmans par Hassan el-Banna ?
Père Boulad : Oui, aussi bien au temps de Banna qu’aujourd’hui, l’Azhar demeure la référence mondiale de l’islam sunnite et Le Caire son pôle majeur. Un pôle à la fois très fermé, très borné, très fondamentaliste, mais sans cette nuance de violence qui caractérise les Frères Musulmans. L’Azhar se veut modéré, partisan d’une via media – d’un islam du milieu - « wassati » comme il se définit lui-même. Ni trop à gauche ni trop à droite ; ni trop laxiste ni trop rigoriste. Il est important de noter que l’Azhar, à l’instar des coptes et des libéraux, vient de se retirer de l’assemblée constituante égyptienne pour protester contre sa radicalisation. C’est un excellent signe, et les derniers documents de l’Azhar, prônant un Etat laïc et démocratique sont surprenants d’ouverture. Je ne pense pas que ce soit de l’opportunisme. Je crois au contraire qu’il y a là le refus d’un islam radical à la Hassan el-Banna. L’Azhar se veut musulman, non pas islamiste, si je puis dire.
Olaf : Revenons, si vous le voulez bien, à la façon dont Banna et les islamistes ont réussi à s’assurer une telle emprise sur la société égyptienne.
Père Boulad : Plusieurs facteurs ont joué en cela. Tout d’abord un profond sentiment d’infériorité de l’Egyptien moyen face à l’hégémonie occidentale, souvent assimilée à une expansion chrétienne. N’oublions pas que l’Egypte a été doublement colonisée par l’Occident, sur le plan politique par les Anglais, et sur le plan culturel par les Français. Je signale ici que ma langue maternelle est le français, car mes parents ont fréquenté des écoles françaises, alors que mon grand-père ne parlait que l’arabe ! Aussi étrange que cela paraisse, Alexandrie, Le Caire et les villes du Canal étaient francophones ! Dans les magasins, les administrations, les salons, on parlait souvent français ! Les Grecs, Italiens, Arméniens, Maltais, Levantins… parlaient tous français, notamment grâce à la prépondérance des écoles catholiques où ils avaient été éduqués. Ces écoles, bien que n’étant aujourd’hui qu’une pâle réplique de ce qu’elles représentaient autrefois, demeurent toujours des écoles d’élite, où les musulmans cherchent à inscrire leurs enfants.
Ceci nous amène au second grand tournant de la société égyptienne que représente le coup d’Etat de 1952. Avec Nasser, l’Egypte cherche à affirmer une identité qui ne soit ni égyptienne, ni musulmane, mais « arabe ». C’est la naissance de l’arabisme, avec la création de la République Arabe Unie, groupant dans un premier temps l’Egypte, la Syrie et le Yémen, et arborant un drapeau comportant autant d’étoiles que de pays. La Libye était censée suivre.
Olaf : Nasser ouvrait en fait une quatrième voie : après l’Egypte occidentalisée, l’Egypte égyptienne et l’Egypte islamique, voici que l’Egypte prend la tête du mouvement panarabe.
Père Boulad : C’est exact. Mais, après le panarabisme, Nasser enfourche à Bandung le mouvement tiers-mondiste des « non-alignés », en réaction au colonialisme, avec Nehru et certains autres.
Olaf : Les Frères Musulmans ont-ils profité de cela ?
Père Boulad : Pas directement. Le mouvement tiers-mondiste, qui visait à une libération de l’emprise coloniale, a évolué de manière parallèle à celui de Banna.
Olaf : A vous écouter, on a l’impression que tous les mouvements de modernisation de l’Egypte - occidentalisme, nationalisme, panarabisme - ont fini par échouer dans la durée, et que seul subsiste et prolifère celui des Frères Musulmans – si tant est qu’on puisse le compter parmi les mouvements de modernisation. Cela est-il dû selon vous à la façon dont il s’est constitué, à sa technique de développement en petites cellules, ou bien parce qu’il a su mieux cibler les attentes du peuple égyptien ?
Père Boulad : Il y a des deux : un mouvement très structuré, et bénéficiant de l’identité forte que l’islam lui conférait. Une identité bien plus forte que celle d’autres mouvements dont l’identité était plutôt d’ordre politique ou idéologique. Avec les Frères Musulmans il s’agit d’une identité religieuse, qui plonge ses racines dans quatorze siècles d’histoire. C’est ce qui rend l’islamisme si coriace, si résistant, si dangereux.
Olaf : Mais en quoi le mouvement de Banna est-il si nouveau par rapport à cet islam « d’avant » dont vous nous parliez, cet islam plus tolérant et paisible que vous avez connu dans votre jeunesse ?
Père Boulad : C’est là qu’il faut mentionner un élément fondamental et radicalement nouveau : la chute du califat en 1924, après quatorze siècles de succession ininterrompue. On ne saurait trop surestimer l’impact de cet événement dans l’inconscient musulman. C’est un peu comme si le pape venait à être évincé du Vatican et que les catholiques se trouvaient tout à coup devant une Eglise sans tête.
Le mouvement de Banna représente un effort de résurgence du califat, un refus de reconnaître sa suppression par Atatürk.
Face à cet événement majeur, il y a eu deux types de réaction : celle d’Ali Abderraziq, cheikh de l’Azhar, affirmant qu’il n’y avait pas de lien entre la succession du prophète et le califat, lequel n’aurait qu’un rôle purement politique. Et la réaction de Hassan el-Banna, pour qui le califat revêtait une signification proprement religieuse. Ce n’est donc pas un hasard si les Frères Musulmans naissaient quatre ans après la chute du califat, comme s’il s’agissait d’une tentative pour le faire revivre. Tous les mouvements islamistes dans le monde réclament aujourd’hui un rétablissement du califat, comme si l’islam était à la recherche d’une tête, d’un pôle, d’un représentant autorisé.
La chute du califat fut donc un des éléments qui contribua à exacerber le sentiment de frustration des musulmans. Il s’agissait là d’une perte de référence, non seulement culturelle ou politique, consécutive à la décadence et la chute de l’Empire ottoman, mais proprement religieuse. L’islam était non seulement marginalisé dans la marche de la civilisation et du progrès, mais, avec la suppression du califat, il se trouvait proprement décapité. Cette profonde déstabilisation a contribué à susciter tout un mouvement de révolte, de violence et de revendications politiques.
Olaf : C’est ce qui peut expliquer le succès de Nasser et sa popularité auprès des musulmans.
Père Boulad : Oui, le peuple musulman s’est reconnu dans Nasser, non seulement en Egypte mais dans l’ensemble du monde arabe. Cet homme a catalysé les réactions de rejet par rapport à l’étranger et suscité un profond sentiment de fierté nationale et arabe. Il faut bien reconnaître à quel point la présence occidentale en Egypte était écrasante pour l’homme de la rue, l’homme ordinaire, le peuple simple et analphabète. Le slogan de Nasser dit tout : « Relève la tête ô mon frère ».
J’ai à ce sujet une anecdote à vous raconter. Dans les années 1970, je me trouvais au bord de la Mer Rouge avec un groupe d’élèves. Dans un camp militaire tout proche, je vois un officier de l’armée engueuler vertement un petit fifre : « Si tu étais un homme, tu ne ferais pas ça ! ». Et l’autre de relever fièrement la tête et de lui répliquer en le fixant droit dans les yeux : « Eh bien, sache que je suis un homme, moi ! » Tout embarrassé, l’officier baissa lentement la tête et fit demi-tour. Ce petit soldat de rien du tout osant répliquer à son supérieur, était pour moi l’illustration, et comme le symbole, de tout un peuple prenant conscience de son humanité et de sa dignité. Nasser, qui a été pour l’Egypte une vraie catastrophe sur les plans politique, militaire, économique et culturel, a cependant donné à l’Egyptien le sens de sa dignité, et à travers lui, à l’ensemble du monde arabe.
Le problème, c’est que cette fierté était construite sur du sable, sur du vent, sur des slogans. Il s’agissait d’une fierté fictive, illusoire. C’est très bien de s’affirmer, de relever la tête… mais sur quel fondement ? Lorsque l’économie est à plat, lorsqu’on va de défaite en défaite militaire, lorsque la culture s’effondre, il ne sert à rien de relever la tête …
C’est un peu ce qui se passe actuellement chez vous en Europe, où les musulmans relèvent la tête. Se sentant marginalisés et infériorisés, c’est pour eux la seule manière de s’affirmer face à une culture qu’ils ne parviennent pas à maîtriser, et qu’ils refusent par ailleurs. La violence manifestée par les musulmans, tant en Occident que dans le reste du monde, tient justement à une fierté bafouée, qui cherche à s’affirmer de façon violente et péremptoire.
Olaf : Ce qui se passe en Europe et dans le monde avec les musulmans est donc à l’image de ce qui se passe en Egypte ? Une même conjonction de facteurs historiques et identitaires ?
Père Boulad : Exactement. Il faut reconnaître que l’Egypte - qu’on le veuille ou non – représente le pôle et le phare de l’islam. Et ce n’est pas parce que je suis égyptien que je le dis ! L’Egypte est le grand laboratoire de l’islam, tout comme la France, dans le passé, a pu être qualifiée de « fille aînée de l’Eglise ». Je pense que notre révolution du 25 janvier 2011 représente un véritable tournant historique. Si l’Egypte bascule dans la modernité, c’est tout le monde musulman qui suivra. L’enjeu de l’Egypte est capital et l’on ne saurait trop le surestimer. Je me sens au cœur du vortex et le combat que nous menons chez nous aura des répercussions sur tout l’ensemble du monde musulman.
Olaf : A partir de l’exemple égyptien, il semble donc que la question identitaire constitue le cœur même de la dynamique musulmane, presque autant que son aspect religieux. C’est très éclairant pour la situation des musulmans d’Occident.
Père Boulad : Oui, il y a en fait au cœur de tout cela une fierté blessée, une dignité bafouée, un terrible complexe d’infériorité, un refus de reconnaître que l’islam a raté le coche, a raté le train. D’où ce besoin viscéral de s’accrocher à un passé glorieux : la période Omeyyade, Abbasside, Andalouse.
Olaf : Au risque bien souvent de prendre ses fantasmes de gloire et de brillance islamique pour la réalité historique, surtout quand cette dernière sert si mal le politiquement correct …
Père Boulad : Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire musulmane, mais à contempler le Taj Mahal, les monuments d’Andalousie et autres vestiges des époques fastes de l’islam, on est stupéfait du degré de raffinement auquel a atteint alors la civilisation musulmane.
Olaf : Et donc vous n’en soulignez que davantage l’échec actuel de l’islam à affronter la réalité d’aujourd’hui et à intégrer la modernité. Ce qui le pousse justement à se retourner vers son passé glorieux.
Père Boulad : En fait, l’islam n’a connu ces périodes prestigieuses que parce qu’il a su alors s’ouvrir à tous les courants culturels de l’époque. Les musulmans d’aujourd’hui ne veulent pas reconnaître que si l’islam d’alors a connu de tels sommets, c’est qu’il a su accueillir en lui toute la richesse des civilisations environnantes. Si aujourd’hui l’islam veut se revivifier, il lui faut donc faire la même démarche et s’ouvrir aux autres cultures. Ce qui a fait sa gloire dans le passé indique un chemin d’avenir pour une possible renaissance.
Olaf : Tout cela m’inspirerait volontiers la « question qui tue » …
A quoi va donc nous mener cette problématique identitaire ? Il semble que l’Egypte contemporaine soit confrontée à une succession d’échecs qui s’expliquent par des facteurs tant extrinsèques qu’intrinsèques. L’échec de l’occidentalisation, qui a entraîné l’éveil du nationalisme ; l’échec du nationalisme, qui a engendré le panarabisme ; l’échec du panarabisme, qui a ouvert la porte à l’islamisme ; et finalement l’échec prévisible de l’islamisme qui, comme idéologie politique, risque fort de précipiter le monde musulman vers une violence sans fin. Tous ces mouvements me semblent pourtant avoir un point commun jamais désigné, jamais mis en cause : l’islam. Il me semble que c’est bien lui qui est à la racine de ce sentiment d’aliénation, de cette soif identitaire jamais assouvie. La nature même de l’islam n‘est-elle pas ici à mettre en cause ? Cette nature profonde n’est-elle pas viciée pour qu’elle parvienne à instiller chez les musulmans un tel déséquilibre, pour ne pas dire une telle névrose identitaire ?
Nous verrons tout cela dans la suite de nos échanges. Merci beaucoup, Père, d’avoir répondu aux questions de Poste de Veille, merci pour cet exposé passionnant.
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Merci Olaf pour l'interview.J'ai hâte de lire la suite.J'adore le père Boulad pour sa sagesse. Je le trouve très courageux.
Rédigé par : mona | 25/04/2012 à 19:10
Les lecteurs seront certainement surpris d'apprendre le rôle de premier plan que la France a joué dans la modernisation de l'Égypte. Cette interview la met bien en évidence mais pour ceux qui veulent en savoir davantage je recommande l'ouvrage de Robert Solé "Égypte passion Française".
À propos du cheikh Rifaa el Tahtawy, dans son ouvrage "l'Or de Paris" on peut lire ce bon mot: "Paris c'est le paradis des femmes, le purgatoire des hommes et l'enfer des chevaux"! Pas mal pour un villageois de la Haute Égypte à qui on avait appris tout jeune que l'histoire du monde a commencé avec Mahomet.
Le peuple égyptien n'était certes pas malheureux sous le "protectorat" britannique. Sous la houlette de Lord Cromer (copieusement diabolisé par les nationalistes égyptiens) l'Égypte a fait des pas de géant, non seulement en direction de la modernité mais surtout en termes de prospérité et d'espérance de vie. Lord Cromer a aboli la corvée (une forme de servage) imposée de force aux pauvres paysans par les pachas d'origine turque, il a aboli par la même occasion les châtiments arbitraires: bastonnade et fouet (kourbag)dont ces mêmes paysans étaient victimes, si Lord Cromer avait été musulman, il aurait été élevé aux nues et considéré comme un bienfaiteur de l'humanité.
L'égyptien ordinaire s'est toujours montré ambivalent à l'égard des étrangers. Considéré par eux comme un être humain digne et détenteur de droits, il n'en aspirait pas moins à l'indépendance politique tout en sachant qu'il sera humilié et maltraité par ses semblables. En aucun temps les égyptiens n'ont été autant humiliés que sous la tyrannie de Nasser, de Sadate et de Moubarak.
Hélios d'Alexandrie
Rédigé par : Hélios d'Alexandrie | 25/04/2012 à 23:02
Pour intéressant qu'il est, ce survol rapide et apologétique de l'Egypte et des hommes qui ont contribué à "sa modernité" ne prend pas en compte l'apport des "citoyens" de culture et confession juives à la "modernité" du pays. Fâcheux oubli !!!!!
A quoi attribuer cet amnésie du jésuite Boulad? L'âge ? Je n'y crois pas un seul instant. Mon inculture et mon ignorance peut-être?... Mince, mais c'est vrai, il n'y a jamais eu de juifs en Egypte. Suis-je idiot. Il n'y avait que deux communautés côte à côte unies par un même destin que de méchants frères musulmans ont divisées. Soit, du paradis à l'enfer ! Esprit binaire quand tu nous tiens .
Rédigé par : georges | 26/04/2012 à 00:41
Rifaa El Tahtawy, Kacem Amine, Moustapha Kamel, Houda Shaarawi et bien d'autres, tous ces égyptiens musulmans qualifiés de "modernistes" qui sont allés en Europe pour voir, apprendre et comprendre, ont rencontré et se sont mêlés à des européens qui pour la plupart étaient des chrétiens pratiquants. Ils ont réalisé que ces chrétiens leur témoignaient du respect et qu'ils ne cherchaient aucunement à les détourner de leur religion. Les "kouffars" ont à cette occasion accueilli généreusement les musulmans et les ont traités comme des égaux.
Chose quasi impensable en islam, ces égyptiens ont appris et compris l'importance de dissocier l'aspect humain de l'aspect religieux, du coup les versets du coran qui insultent et méprisent les non-musulmans leur ont parus injustes ou du moins injustifiés. On peut par conséquent affirmer que le suprématisme islamique a été la première victime de cette rencontre entre l'islam et la modernité.
Ce coup porté au suprématisme islamique a été très mal reçu par nombre de musulmans, pour eux le fantasme de la "supériorité" de l'islam était l'ultime refuge face à cette civilisation chrétienne triomphante.
L'islamisme a été la réponse à cette blessure narcissique, mais pour avoir rejeté l'égalité les islamistes se sont condamnés à la régression.
Hélios d'Alexandrie
Rédigé par : Hélios d'Alexandrie | 26/04/2012 à 01:55
Merci pour la publication de cette série d'entretiens ! Le point de vue d'un honnête homme (au sens le plus classique de cette expression française) qui connaît en profondeur le pays dont il parle -et qui parle sans agenda communautariste ni soumission au "politiquement correct", est des plus intéressants.
Rédigé par : moricette | 26/04/2012 à 03:40
Olaf et Boulad, merci à vous.
Excellente interview dont nous attendons la suite très vite!
Rédigé par : Marius | 26/04/2012 à 04:37
C'est beau la fierté mais il faut avoir des réalisations à son actif pour la ressentir sinon ce n'est que de la fanfaronnade, les m'as-tu-vu il y en a partout, ce comportement est typique de l'adolescence, l'islam serait-il dans cette période?
Rédigé par : lorraine | 26/04/2012 à 09:40
Georges, je ne suis pas spécialiste de la chose, je ne sais pas quel a été le rôle des Juifs dans l'expansion de l'islamisme en Egypte, sujet qui constitue, ne l'oubliez pas, le fil conducteur de la première partie de cet entretien. Vous semblez en savoir bien plus que moi, sentez vous donc libre de nous éclairer sur ce sujet.
Mais un petit coup d'oeil rapide sur Wikipédia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_des_Juifs_en_Egypte) m'a permis d'apprendre qu'il n'y avait que 25 000 Juifs en Egypte en 1895 pour environ 10 000 0000 d'habitants, qu'il y a bien eu des personnalités juives dans le mouvement nationaliste égyptien, aussi dans la création du parti communiste égyptien, et dans le mouvement sioniste ... Et puis que l'histoire s'est corsée à partir des années 40 : pogroms, montée d'une hostilité franche en Egypte envers les Juifs, notamment du fait de l'établissement d'Israël, lois vexatoires, attentats, et exode quasi complet des Juifs hors d'Egypte, où il n'en resterait qu'une centaine aujourd'hui.
Voilà, nous en savons un peu plus sur l'histoire des Juifs en Egypte. Beaucoup de souffrances, oui, certes, hélas. Et certainement aussi un rôle de bouc émissaire. Et même si comparaison n'est pas raison, sûrement une sorte d'avant goût de ce que vivent les Coptes aujourd'hui.
Maintenant, expliquez moi en quoi cela a joué dans l'expansion de l'islamisme, dans le virage fondamentaliste actuel, dans la quête identitaire des musulmans égyptiens, bref, en quoi cela entre-t-il dans notre sujet, et en quoi, en omettant (sciemment selon vous) de parler des Juifs, le père Boulad aurait fait preuve de ... De quoi d'ailleurs Georges ? Précisez-donc votre pensée !
Rédigé par : Olaf | 26/04/2012 à 12:37
Je me permets un commentaire, une fois n'est pas coutume, sur votre site. Cet entretien est passionnant, j'ai hâte de parcourir la 3ème partie. Ma compétence m'oblige à rectifier le passage sur le passé glorieux de l'islam, notamment en ce qui concerne l’Espagne médiévale et plus précisément l'Andalousie. Le Père B. a eu l’honnêteté de reconnaitre qu'il n'était ni un spécialiste ni un historien sur ce sujet. Il convient de lire les vrais spécialistes, non pas les thuriféraires stipendiés qui vendent du rêve...Al Andalous est un mythe. Je conseille au Père B. et aux internautes intéressés de lire l'historien Serafín Fanjul 'entre autres'.
Je mets cet extrait d'un entretien avec un professeur émérite de philosophie médiévale. "L’Andalousie musulmane: Mythes et réalités
Toute cette légende se replace dans le cadre d’un rêve rétrospectif, celui d’une société multiculturelle où aurait régné la tolérance. En particulier, l’Espagne sous domination musulmane (al-Andalus) aurait été la préfiguration de notre rêve d’avenir d’une société bigarrée de peuples et de croyances vivant en bonne intelligence. Le niveau culturel y aurait été fantastiquement élevé. Cela aurait duré jusqu’à la Reconquête chrétienne, laquelle aurait inauguré le règne du fanatisme, de l’obscurantisme, etc.
Les lieux où coexistaient effectivement plusieurs ethnies et religions ont tous disparu. Certains, comme Alexandrie ou la Bosnie, l’ont fait assez récemment pour que le souvenir de ces échecs, sanglant dans le dernier cas, ne se soit pas encore effacé. Et ne parlons pas de l’Irak… L’Espagne musulmane, elle, est assez éloignée dans le temps pour que l’on puisse encore en idéaliser la mémoire. De plus, l’Espagne est, depuis le xvie siècle, le lieu idéal des légendes et des clichés. Cela a commencé par la « légende noire » sur la conquête du Nouveau Monde. Répandue par les plumitifs stipendiés par les rivaux commerciaux des espagnols et des portugais, dont la France, elle permettait à ceux-ci de légitimer leur piraterie d’État (dite « guerre de course »). N’insistons pas sur les poncifs « orientalistes » de Gautier et de Mérimée. Donc, pourquoi ne pas ajouter aux castagnettes et aux mantilles un al-Andalus rose ?
Pour le dire en passant, il serait fort instructif de reconstituer les origines de ce mythe andalou, depuis l’américain Washington Irving en passant par Nietzsche.
Un arabisant espagnol, Serafín Fanjul, s’est donné pour tâche de détruire cette légende et de montrer que les régions d’Espagne sous domination musulmane n’étaient ni plus ni moins agréables pour les communautés minoritaires que les régions chrétiennes. Des deux côtés, on constate discriminations et persécutions, le tout sur l’arrière-plan d’expéditions de pillage et de rapt. Plutôt que d’une coexistence (convivencia) harmonieuse, il s’agissait d’un système voisin de l’apartheid sud-africain[7]. Là aussi, rien qui soit nouveau pour les historiens qui ont de cette époque une connaissance de première main. Mais qui les lit ? Rémi Brague
Consultez le site http://www.libertyvox.com/phpBB/viewtopic.php?f=5&t=536, plusieurs fils sont consacrés à l'Andalousie.
Un débat entre le professeur Brague et l'intellectuel Malek Chebel tourne autour de l'histoire du dialogue et des rencontres (ratées) entre islam et christianisme, musulmans et chrétiens. Il est à voir à l'adresse suivante et vaut le détour. http://www.radiomaria.fr/?p=1807
Cordialement.
Rédigé par : Mythologue | 26/04/2012 à 12:48
Merci pour ce père qui a pu dire les vérités qui fâchent. Toutefois je constate qu'il a raté de nous expliquer l'origine saoudien des frères, et les vrais raison de leur existence, et qu'ils sont en réalité des agents saoudiens. Pour les arabophones voila deux liens qui expliquent cette alliance diabolique.
http://www.ssrcaw.org/ar/show.art.asp?aid=280368
http://www.ssrcaw.org/ar/show.art.asp?aid=265607
Rédigé par : DZ20 | 26/04/2012 à 13:02
Je note cette phrase, que je lis et relis : (jusqu'en 1928 à la création des Frères Musulmans) "Jusque là, chrétiens et musulmans vivaient en bonne harmonie, dans un climat d’entente et de cordialité".
Incroyable. Il faudrait en cerner les raisons exactes et essayer de reproduire cette situation. Il a donc été possible, quelque part dans le monde, pour des chrétiens de vivre en harmonie avec des musulmans ?...
Il faudrait pouvoir revenir à l'époque où les Frères n'existaient pas. Il faudrait les convoquer à une table ronde et leur en demander d'en rendre raison. Mais ils répondraient que l'explication c'est leur lecture intransigeante des textes et on retomberait dans une aporie sans fin...
Rédigé par : Sandrine | 26/04/2012 à 16:22
Voici un entretien avec Henri Boulad suite à l'élection de Morsi.Très intéressant.
http://www.gerard-brazon.com/article-l-entretien-avec-le-pere-henri-boulad-verite-et-lucidite-sur-le-fascisme-vert-107603580.html
Rédigé par : mona | 02/07/2012 à 08:55